Horizonte
« Sur la scène du Châtelet, j’entends ma voix dire les vers de Victor Segalen. Immobile dans l’obscurité, je suis sur Horizonte. Nous nous sentons étrangers à ce lieu et ce sentiment nous unit.
L’immense rideau noir s’échappe à l’allemande, tout là-haut dans les cintres. Derrière le cyclo, le cinq-kilos bleuté nous aveugle. C’est le signal, Horizonte s’avance avec détermination ; imprégnés des mots du poète voyageur, nous entrons dans l’ombre chinoise.
[…]
Avec lui je ne suis plus seul dans ma peau, Horizonte danse pour moi, peu à peu il se livre et se délivre, et je ressens quelque chose de très haut. Il est rassemblé ; ses mouvements se libèrent désormais de la contrainte de son poids, il y a de la douceur dans son geste. Sa cadence, il l’installe lui-même, métronomique, vibrante, presque swinguée. Passage, piaffer, passage en arrière, le temps de suspension de chaque diagonal est un espace que j’accueille au creux de mes reins. Les rênes en guirlande, ses oreilles restent le point le plus haut, l’encolure légèrement ployée, le chanfrein bien en avant de la verticale, jamais il ne s’émeut.
[…]
Vertigineuse est ma descente de jambe et de main ; je me laisse faire, j’ouvre mon corps et mon coeur à sa confidence… Une énergie bien comprise jamais ne s’épuise.
[…]
Ce qu’Horizonte m’a offert, j’ai su le recueillir, en prendre soin, le faire s’affirmer, grandir patiemment. Lui aussi a écrit l’histoire, l’histoire de Zingaro, et son piaffer en a donné le sens.
On peut être assis toute sa vie sur le dos d’un cheval et n’aller nulle part, Horizonte m’a emporté aux confins de l’imaginable. Il m’a ouvert l’accès à l’espace magique de la scène, j’ai pu y déposer des propositions plus audacieuses, plus intimes. Sans les chevaux, jamais je n’aurais osé fouler ces lieux où l’on n’entend que la voix des hommes. »
Extrait de D’un cheval l’autre, Bartabas, Éditions Gallimard, 2020